pensées spontanées

5 mai 2020

Une valise. On est partis en Normandie avec une petite valise cabine. C’était une bonne dizaine de jours avant l’annonce officielle. On sentait l’urgence dans nos tripes. Ça ne s’explique pas ce sentiment de sentir ce qu’il faut faire car il n’y a pas d’odeur en réalité, il y a une idée venue du Ciel.

J’ai beaucoup pensé à ma grand-mère maternelle à ce moment-là et depuis que nous sommes ici, surtout quand je vois la valise sous l’escalier. Eva, à l’âge de 10 ans, une nuit, elle a quitté Vienne avec une valise. Ils ont laissé leur appartement, leurs meubles, leurs amis, leur vie et ils ont fui pour les montagnes italiennes où ils ont été cachés par des paysans de villages en villages. Les italiens était un peuple si courageux à ses yeux qu’elle s’est mariée à un génois par la suite, Ernesto.

Tout ça pour dire que ça a toujours été spéciale pour moi de faire ma valise. Il y a toujours une sorte de nostalgie de quitter un lieu alors même que c’est pour en découvrir un autre ou en retrouver un connu. Ma valise, je n’ai jamais réussi à la faire à la légère. Pourtant, j’en ai fait des valises. J’ai même vécu presque deux ans avec ma valise comme maison. Une valise est un objet mélancolique pour moi alors qu’il est un objet de renouveau pour beaucoup.

Alors quand il a fallu la faire celle-ci, je tremblais. On y a mis en vrac des affaires de façon cacophonique : deux pantalons, quelques tee-shirts à manches longues, des pulls, de quoi faire du sport, une trousse de toilette, nos ordinateurs. Depuis, on vit avec peu et on a dû faire des pieds et des mains pour se faire livrer des tee-shirts à manches courtes car il s’est mis à faire chaud avec le printemps.

Ma grand-mère a quitté l’Autriche à 10 ans. Moi, au même âge, les enfants de ma classe me jetaient des cailloux. Et puis maintenant, je passe mon temps à faire des valises surtout quand je décide de ne plus en faire.

Une nuit, en aout 2018, j’avais fait un très beau rêve avec une autre de mes ancêtres mais du côté de mon père cette fois. Stella, mon arrière-grand-mère était en photo mais bien vivante. Elle aussi, à 19 ans, elle a fui son pays natal, la Russie sauf qu’elle n’y est jamais retournée. À l’époque, elle avait écrit dans son carnet son pressentiment, elle avait peur de ne jamais revoir sa famille. Peu de temps après ils ont tous été tués. Puis, elle a fui l’Allemagne et elle a fui en France sans avoir de nouvelles de ses enfants pendant des mois et des mois. Dans ma famille, des deux côtés, ils en ont fait beaucoup de valises.

Dans ce rêve, Stella m’avait dit «Les souffrances de nos ancêtres peuvent devenir nos dons».

Cette rencontre nocturne et ces mots m’ont inspiré l’intrigue de mon roman «Là où chante l’étoile» et m’en inspireront surement encore d’autres mais sous d’autres formes. L’inspiration est insaisissable, elle se teinte de tellement d’autres choses.

« C’est drôle comme on revit parfois des choses qui ressemblent à ce que nos ancêtres ont vécu. »

Images Image Amy Friend