Petite, j’ai vécu en Angola

Petite, j’ai vécu en Angola (de zéro à trois ans plus exactement). C’est quand même fou d’avoir passé les années les plus décisives d’une vie sur ce continent. Continent dont je n’ai pas trop de souvenirs dans ma tête. Par contre je m’en souviens dans mon ventre.

De l’Afrique, je me souviens d’un brouhaha ambiant, de sensations chaudes, du coca-cola sur la plage. J’ai la mémoire du bonheur de nager dans l’eau. De l’eau, de l’eau, de l’eau. J’aime tellement l’eau. J’imagine qu’on est tous un peu différents. Certains se ressourcent en forêt avec le bois, d’autres en mettant les mains dans la terre. Et bien moi, cela peut être la tempête dans ma tête, mais quand je vois la mer, tout redevient calme.

De l’Afrique, je me souviens aussi de la force de la foi, des couleurs, des odeurs, du temps qui passe autrement. Je m’en souviens car quand nous sommes rentrés en France, tout me paraissait plus gris. J’ai mis du temps à m’habituer à la morosité. Je ne voulais pas jouer dans une salle, je voulais nager dans l’eau de la piscine, chaque jour, comme avant.

De l’Afrique, j’ai gardé en mémoire la proximité de la mort. En occident, nous vivions avec la mort à distance. Les morts sont dans des hôpitaux puis des cercueils. Là-bas, ils étaient dans des caniveaux (ça je le sais car mes parents me l’ont raconté). Certes ici, on voit des morts à la télé mais en réalité ils sont bien vivants et ils jouent la comédie. On ne connaît pas la véritable odeur de la mort. De la putréfaction, de la pourriture.

D’ailleurs, je n’ai jamais voulu voir un corps mort, par peur. Je me souviens juste de celui de ma chienne Melba, en 2012. Quand on l’a transporté dans la voiture le lendemain matin pour l’amener chez le vétérinaire, elle pesait lourd, très lourd. C’était très violent comme sensation mais je crois que voir la mort de cette chienne est un des plus beaux cadeaux qu’elle nous ait fait. C’est le seul corps mort que j’ai touché.

De l’Afrique, je me souviens de la sensation de la peau rugueuse de ma nounou. Il paraît même qu’elle pratiquait des rituels pour nous protéger. Un matin, alors que ma petite sœur n’avait que quelques mois, elle a vomi un foie sur l’épaule de ma mère. Ils ont couru, mon père et elle, jusqu’au semblant d’hôpital réservé aux expatriés. Le médecin n’a rien vue d’anormal, ma soeur était en pleine forme. Cette histoire aussi, elle m’a été raconté par mes parents. Mais ce mystère quand même ça marque. Ça marque pour toute une vie et ça ouvre l’esprit.

Avec tout ce qu’on vit en ce moment, avec la mort qui entre en force dans nos quotidiens, une des plus belles phrases que l’on m’a dites venait d’un chauffeur de taxi. Un africain d’origine emplit d’une sagesse simple. Ça se voyait dans sa conduite tranquille, sa manière de sourire de tout son cœur, ses yeux noirs qui menaient ailleurs.

Il a dit « Si la mort veut vous trouver, vous aurez beau vous cacher sous une pierre, elle vous trouvera ».

Tout était dit, je n’ai pas su quoi répondre alors je me suis laissée porter par sa conduite douce et j’ai aimé ces foutus embouteillages sur le périphérique.